Benoît XVI et la "pertinence" de l'Eglise

Samuel Gregg

Ce qui suit est une traduction d'un article du Dr. Samuel Gregg, directeur de recherche à l'Acton Institute, paru le 8 mars 2012 dans Crisis MagazineTitre original : Benedict XVI and the Irrelevance of "Relevance" ; version originale disponible ici.

Depuis les bientôt sept années du pontificat de Benoît XVI, il s'est révélé intéressant d'observer le changement progressif des critiques contre le Pape. Si l'on laisse de côté les personnes convaincues que le catholicisme devrait devenir ce qui ne serait rien de plus qu'un secte chrétienne-progressiste focalisée sur les problématiques politiquement correctes du moment, la dernière observation en date prétend que "le monde" est en train de perdre son intérêt pour l'Église catholique. Une variante de cette position consiste en l'affirmation que la décision du gouvernement irlandais de fermer son ambassade près le Saint-Siège en 2011 reflète le déclin général de la "pertinence" géopolitique de l'Église.

Quand on se trouve face à ces assertions, on ne sait jamais très bien ce que signifie le mot "pertinence". Selon une première lecture, ce terme implique des comparaisons avec le prédécesseur héroïque de Benoît XVI, qui a joué un rôle indispensable dans la démolition des mafiocraties communistes qui brutalisaient jadis une grande partie de l'Europe. Mais on peut aussi comprendre le mot "pertinence" comme la capacité de l'Église à influencer les débats politiques actuels ou à exercer une influence politique dans différents domaines.

Ces éléments ont leur importance. En effet, de nombreux écrits de Benoît XVI sont plein d'une réflexion qui fait voler en éclat les semi-vérités post-Lumières sur la nature de la liberté, sur l'égalité et sur le progrès, qui étouffent fortement la pensée politique moderne occidentale. Mais la vie entière du Pape, dès l'époque où il était prêtre, théologique, évêque et haut responsable au sein de la curie, reflète aussi sa conviction profonde que le centre d'attention fondamental de l'Église est loin d'être "le monde", et encore moins la politique.

Plutôt, l'opinion de Benoît XVI a toujours été que la principale responsabilité de l'Église est de connaître mieux -- et de faire mieux connaître -- la Personne de Jésus Christ. Pourquoi ? Parce que comme tout chrétien orthodoxe, il croit que c'est là que l'on trouve le sommet et l'entièreté de la Vérité et du sens pour chaque être humain. De plus, le Pape insiste sur le fait que la seule façon de comprendre le Christ se fera par Son Église -- l'ecclesia des saints, vivants et morts.

Ces certitudes expliquent la nature des anciennes critiques formulées par celui qui s'appelait alors Joseph Ratzinger sur les différentes formes de théologie de la libération ou de théologie politique. Sa première préoccupation n'était pas de dire si de tels mouvements traduisaient l'alignement de certains catholiques avec la gauche, ou de juger la compréhension chancelante des fondamentaux de l'économie par la libérationnistes. Au contraire, la critique faite par Benoît XVI a toujours porté sur le fait que ces théologies obscurcissent voire déforment les vérités fondamentales sur la nature du Christ et de Son Église.

Il y a, bien évidemment, une "pertinence" à tout ceci. À moins que les catholiques soient clairement au fait de ces vérités, alors leurs efforts pour transformer le monde autour d'eux risque fortement d'être un échec ou de dégénérer en activisme comme pour n'importe quel groupe de pression parmi les milliers qui existent et qui prétendent être "pertinents".

Ceci nous amène à une autre grande "pertinence" du pontificat de Benoît XVI : son désire de faire en sorte de plus de catholiques comprennent le contenu réel de ce qu'il professent croire.

Il n'est un secret pour personne que la catéchèse catholique tomba en chute libre après Vatican II. Il est vrai qu'une grande partie de la catéchèse pré-conciliaire se caractérisait par de l'apprentissage "par coeur" plutôt que par une approche substantielle des vérités de la Foi. Mais dès 1983, Joseph Ratzinger fit connaître sa connaissance du lamentable état du catéchisme post-conciliaire dans deux discours donnés à Paris et à Lyon. Au grand dam des catéchistes professionnels -- mais au grand plaisir du cardinal Jean-Marie Lustiger et de tous les jeunes prêtres présents -- Ratzinger se concentra sur les profonds manquements des manuels de catéchèse alors en vogue.

Deux années plus tard, le Synode extraordinaire des évêques de 1985 suggéra de publier un nouveau catéchisme universel. Ceci porta ses fruits avec le Catéchisme de l'Église catholique de 1992, produit sous la supervision de Ratzinger. De façon significative, le texte suivait précisément les structures fondamentales qu'il avait identifiées dans ses discours de 1983 comme étant indispensables pour une catéchèse de qualité.

Survolons les années et revenons en 2012. Maintenant, Benoît XVI est en train de lancer ce que l'on appelle "une Année de la Foi" avec sa lettre apostolique Porta Fidei, pour célébrer le cinquantième anniversaire de l'ouverture de Vatican II. En lisant ce texte, on est frappé par le nombre de fois où le pape insiste sur l'importance que revêt, pour les catholiques, la capacité à professer la Foi. Naturellement, on ne peut professer -- et a fortiori vivre -- les vérités de la foi catholique si l'on ne sait pas de quoi il s'agit. On ne peut pas non plus soutenir avec les autres une conversation sur la Foi si l'on ne comprend pas son contenu.

Ainsi, comme un commentateur français l'a récemment observé, un des sous-titres possibles à l'Année de la Foi de Benoît XVI pourrait être que "la récréation doctrinale" de l'Église est terminée. Ce point avait été souligné par une récente Note de la Congrégation pour la doctrine de la Foi. En plus de autres suggestions pratique qu'elle donne pour faire avance l'Année de la Foi, la Note met l'emphase sur "un lien profond entre la Foi vécue et son contenu" (c'est-à-dire qu'une véritable orthopraxie ne peut être fondée que sur l'orthodoxie). Elle insiste également sur le fait que les catholiques doivent connaître le contenu du Catéchisme et les documents de Vatican II (plutôt que, sotto voce, le toujours très nébuleux "esprit de Vatican II" qui semble impossible à distinguer de ce qui préoccupe les progressistes séculiers à un moment donné).

La réplique prévisible à tout cela est que cette stratégie prouve que sous Benoît XVI, l'Église se renferme sur elle-même. De tels critiques, cependant, sont de très courte vue. Pour paraphraser Vatican II, le pape comprend que l'Église ne peut avoir un effet extérieur sur le monde que si elle bénéficie d'une vie intérieure plus intense et plus fidèle. Loin d'être une retraite dans un ghetto, ce choix de Benoît XVI consister à aider les catholiques à honorer l'enseignement du premier pape : "Vous devez toujours être prêts à vous expliquer devant tous ceux qui vous demandent de rendre compte de l'espérance qui est en vous." (1 Pierre 3, 15).

C'est là que repose la véritable signification contemporaine de l'Église telle qu'elle est comprise par l'actuel successeur de Pierre ; et non pas dans une transformation de l'Église catholique qui la ferait ressembler à quelquechose comme l'Église épiscopale d'Amérique (aussi connue comme l'option préférentielle à l'auto-immolation). Il s'agit d'apporter le Logos du Seigneur de l'histoire dans un monde qui part en embardées entre l'irrationalité et le rationalisme, utopie et désespérance, afin que quand nous mourront, nous puissions voir le visage de Celui qui, jadis, demanda à Pierre d'avoir foi en Lui et de marcher sur l'eau.

Et, après tout, quelle chose pourrait être plus pertinente ?