La dimension humaine de la gestion d'entreprise

François Michelin accorde une intervew à Religion and Liberty

Religion and Liberty, le bimestriel de l’Acton Institute for The Study of Religion and Liberty, vient de publier une interview de François MICHELIN, composée d’extraits de And Why Not?[1], la traduction anglaise de Et pourquoi pas?[2], qui va paraître aux Lexington Books. Nous avons pensé qu'il serait intéressant pour nos lecteurs français de connaître ce résumé, tracé par un psychologue de vocation et profession, qui met en relief la concordance de la philosophie sociale qu'a de l'industrie l'auteur du livre, avec celle fondamentale des Pères Fondateurs - et en principe des USA d'aujourd'hui.

Religion and Liberty - Jusqu'à l'annonce récente de votre retraite, vous aviez travaillé plus de cinquante ans dans l'entreprise de votre famille. Après une telle carrière, comment avez-vous fini par comprendre le capitalisme?

François MICHELIN - Le capitalisme est fondé sur la mise en évidence des conséquences des actions de chacun ; d'une façon ou d'une autre, toute action entraîne des conséquences. Par exemple, vous et moi nous sommes engagés à publier cette conversation parce que nous avons une expérience - toute modestie mise à part - qui pourrait servir à autrui. Le résultat sera jugé par le lecteur ; son utilité sera approuvée ou récusée à ce moment-là.

Le même principe est impliqué lorsque nous considérons le marché. Une entreprise met au point un produit, et s'efforce de découvrir si cet article présente les qualités nécessaires pour répondre à certains besoins effectifs du public. En effet, la question décisive est de savoir si le soulier chaussera convenablement le pied, et non si le client n'aura qu'à conformer son pied au soulier ou marcher pieds nus! Si en fait la chaussure convient, l'article se vend bien, et l'entreprise encaisse de bonnes recettes. L'instrument qui mesure la satisfaction de l'acheteur est la monnaie. Le marché est le milieu où les conséquences d'une action capitaliste sont mises en évidence, qu'elles soient positives ou négatives.

R&L - Par conséquent le caractère essentiel du capitalisme est l'échange de services ?

F.M. - Certainement. Vous avez besoin d'un pneu ; il me faut payer des salaires et verser des intérêts à mes actionnaires. L'argent que je reçois sert à des usages très variés. Si vous portez votre regard sur notre vie au-delà du court terme, l'acte d'échange s'avère fondamental à la fois pour le producteur et pour l'acheteur. L'économie de marché est la seule véritablement efficace, parce qu'elle amène librement les gens en relation les uns avec les autres.

Nos fabriques ne font pas des pneumatiques ; elles font des objets qui puissent contribuer à transporter des gens qui désirent voyager, aux moindres frais possibles tout en tirant parti des meilleurs moyens techniques existants. Le jour où nous oublierions que nous avons à fabriquer des choses dont la finalité est un service, serait le jour où nous pourrions commettre une erreur fatale. Et personnellement, je préfère parler de "l'économie de choix responsables" plutôt que d'économie de marché ; car le marché est simplement le lieu où les choix sont faits.

R&L - Voudriez-vous développer cette expression "économie de choix responsables" ?

F.M. - Les êtres humains sont les seuls sur la planète à faire leur propre éducation. Ils ont entre les mains le moyen de se perfectionner ou se détruire. Pour croître, il leur faut constamment peser les conséquences de leurs actes. Le capitalisme leur donne la latitude de prendre des responsabilités.

L'économie libérale, à laquelle je souscris, établit les conditions de liberté qui permettent aux individus de faire des expériences sans échapper aux inévitables sanctions de leurs décisions. C'est le seul système qui engendre une amélioration du bien commun. Hayek dit, à juste titre, que "le bien commun est l'ensemble des moyens nécessaires pour satisfaire à des besoins encore indéterminés". Il ajoute qu'au cœur de l'économie de marché, il y a chaque individu humain à la recherche de son bonheur. C'est là la "main invisible". Cette vision des choses est manifestement à l'opposé complet de celle adoptée par les adeptes du libéralisme philosophique, qui rejettent toute référence extérieure à l'homme.

R&L - Comment distinguez-vous entre libéralismes économique et philosophique?

F.M. - Un professeur d'histoire et géographie m'a dit un jour : "Monsieur Michelin, le terrible avec le capitalisme, c'est qu'il est un phénomène naturel, et non une création de l'esprit." Remarquez la logique de l'expression dont il se sert : "le terrible est que le capitalisme est un phénomène naturel" ! Le rejet de tout point de référence qui soit extrinsèque à notre propre volonté, le refus de tout jugement, la fermeture sur soi-même et son propre système de pensée, l'exclusion de toute transcendance - telle est l'essence même du libéralisme philosophique. De sorte que n'importe qui peut faire n'importe quoi sans encourir de sanctions. Et cela dégénère rapidement vers le résultat usuel : une dictature. La dictature, c'est le rejet des règles de la vie en société afin d'imposer les siennes ; c'est un système totalement destructeur. En fait, toutefois, la capacité d'innover et créer ne peut trouver d'expression autrement qu'en référence à une "étoile polaire" objective.

Lorsque le Pape Jean Paul II exprime ses réserves à propos du libéralisme, ce qu'il attaque c'est le libéralisme philosophique, non pas de libéralisme tel que l'entendent les économistes ; les deux sont radicalement différents. Le libéralisme philosophique rejette toute espèce de contrainte, et s'évertue à réfuter toute notion de transcendance. Le libéral-philosophe tient son nombril pour le centre du monde. Au lieu de s'ouvrir à autrui, il s'enferme sur lui-même comme une huître et se prend pour Dieu. Le libéralisme économique par ailleurs est un système où les gens s'entendent pour vivre ensemble en liberté, et se soumettre à un commun réseau de règles, ce qui aboutit à une économie fondée sur l'idée de contrat - un "contrat social" pour ainsi dire. Bref, le libéralisme philosophique crée des individus repliés sur eux-mêmes et n'apportant aucune contribution à la communauté. Le libéralisme économique crée les conditions dans lesquelles les individus deviennent des personnes qui entrent en relations avec les autres.

R&L - Dans votre façon de penser, quelle est la relation entre Christianisme et capitalisme ?

F.M. - Pour répondre à cette question, il nous faut d'abord évoquer l'idée fausse propagée par Karl Marx.

En soulignant artificiellement l'opposition foncière entre producteur et consommateur, entre travail et capital, en prétendant que l'un vole l'autre, Marx a complètement dissimulé le facteur humain dans la relation qui unit les individus par la voie de l'emploi et de la monnaie. Par là, il transformait un mode de services mutuels en un terrain de conflit, ce qui le dépouillait de sa signification. C'est ainsi que démarra le planisme étatique.

Mais comme maints autres philosophes de son temps, Marx a pris des conséquences pour des causes. Il rapporte, par exemple combien il avait été frappé de constater que financiers et industriels avaient le mot capital à la bouche. Mais qu'attendait-il d'eux ? Le souci majeur du capitaine d'un navire est l'état de sa coque, et c'est de cela qu'il parle avant tout autre chose sur le navire. Si la coque a une brèche, le bateau coule. Le capital est, pour l'homme d'affaires, ce qu'est la coque pour le marin. Le rôle essentiel de celui qui commande consiste à faire en sorte que la machine puisse fonctionner aussi bien que possible, sans tomber en panne.

R&L - Vous mentionnez que le facteur humain du capitalisme transcende la dialectique marxiste concernant producteur consommateur, entre travail et capital. En quoi cela ?

F.M. - Pourquoi devrait-il exister un conflit à mort entre capital et travail ? L'un comme l'autre sont inséparables comme la main et le cerveau. Les dialecticiens sont un fléau, toujours en quête de divisions en tout domaine. Trop analyser détruit la vie.

Par exemple, un jour, à la grille de l'usine, j'eus l'occasion d'avoir une discussion avec un représentant syndicaliste qui distribuait un tract. J'ai oublié son nom mais je me souviens qu'il avait des yeux très bleus. Après un échange de vues d'une bonne vingtaine de minutes, je lui posai cette question : "Pour autant que cela vous intéresse, un employeur est-il un travailleur ?". Il me répondit immédiatement : "Non, parce qu’un employeur n'a pas le statut de travailleur !".

Définir un homme selon qu'il a ou non un certain statut, quelle étrange façon de considérer la vie ! Il justifia pour moi sa réponse en exposant qu'un travailleur reçoit des ordres, ce qui n'est manifestement pas le cas s'agissant d'un employeur. A ce point, je pus entrer dans une explication : "Quand un fabricant d'automobiles refuse d'acheter nos pneus, n'est-ce pas qu'en réalité, il me donne l'ordre d'en fabriquer qui soient moins coûteux, ou d'une autre qualité ? Quand mon service de contrôle-qualité rejette un certain matériau comme inadéquat, cela ne revient-il pas à me commander d'aller en acheter d'une qualité meilleure ou plus facile à utiliser dans la fabrication ?" Finalement, tout bien considéré, j'étais moi aussi un travailleur.

R&L - Qu'est-ce, pour vous, que travailler ?

F.M. - La question a été posée un jour à une petite fille ; elle répondit : "Travailler, c'est bâtir". Qu'est-ce que bâtir ? C'est se donner à soi-même un objectif. C'est réunir des matériaux pour construire une maison - ou fabriquer des pneumatiques. Vous croyez que vous êtes en train de bâtir une famille ou une firme ; mais en définitive c'est vous-même que vous édifiez. Dans mon cas personnel, je crois que je travaille tout le temps. Bâtir une entreprise, cela implique que l'on garde constamment son processus à l'esprit, que l'on assimile tout ce qui peut vous aider à éclaircir ses phases, et que l'on trouve les moyens de les réaliser. Quand vous avez correctement compris les raisons pour lesquelles les choses sont ce qu'elles sont, vous savez comment en tirer parti. Raisonner par analogie est un outil précieux. Bien souvent, des phénomènes divers ont en commun un trait particulier - une cause sous-jacente, foncière, qui vous fait comprendre quantité de choses. Il peut arriver qu'en voyant quelqu'un balayer la rue, il vous vienne brusquement à l'esprit une idée qui vous permettra d'améliorer vos machines

La Bible nous dit que c'est la mission des artisans que de compléter la Création. N'est-ce pas merveilleux ?

R&L - Pensez-vous que le capitalisme entraîne avec lui la menace du matérialisme ?

F.M. - Le monde industriel et scientifique nous a placés dans une situation où nous pouvons nous rendre compte que le confort, de bons pneus et une belle voiture ne suffisent pas à nourrir l'âme de chacun. Nous y voilà ! L'effet ultime du développement économique et scientifique est de nous montrer qu'il y a, au-delà, une réalité transcendante. Pour dire les choses sans fards, nous en sommes à réaliser que nous avons tout et que nous ne sommes rien, parce que manquons de l'essentiel... "Laisse la splendeur du monde t'enseigner que tu as été créé pour beaucoup mieux que cela ", ai-je lu quelque part. Comme l'a dit Saint Augustin : " Nos cœurs ont été faits pour Toi, ô Seigneur ! Et ils n'ont point de paix jusqu'à ce qu'ils reposent en Toi."

Mais il y a quelque chose de plus derrière le mot "capitalisme". Il y a des hommes et des femmes, et ils ont leurs propres responsabilités et leur autonomie, qui doivent être constamment défendues contre les empiétements législatifs et administratifs. Quand certains aspects du capitalisme sont critiqués, ce qui en fait est attaqué ce sont des moyens nécessaires à la liberté des personnes. Une fois de plus, la question fondamentale est de savoir si l' homme est un sujet ou un objet, si la société est faite pour l'homme ou l'homme pour la société, et s'il nous faut opter pour le capitalisme libéral ou pour le collectivisme.

R&L - Vous soulignez l'importance de la liberté. Dans votre façon de penser, quel est le rapport entre liberté et moralité ?

F.M. - Pour vivre ensemble, les gens doivent respecter autrui. La liberté implique une éthique - c'est-à-dire un ensemble de notions qui légitiment la définition d'un code de comportements qu'il faut adopter envers les autres humains et envers soi-même. Tu ne dois pas faire à autrui ce que tu ne souhaiterais pas qu'il te fasse. Pour cela, il faut commencer par comprendre ce que tu es toi-même. Qu'est-ce que l'homme? Jean-Paul II dit que l'homme est le seul être dans la création que Dieu a voulu pour elle-même. L'être humain est unique. Cela est quelque chose de merveilleux, lorsque vous y réfléchissez.


[1]Traduction par Raoul Audouin de «The Human Dimension of Business Enterprise» an interview of François Michelin, Religion and Liberty, May and June 2002, vol. 12, n° 3, en ligne: www. acton.org publicat/randl /O2may_jun/interview.html, avec l’aimable autorisation de l’interviewé et de la revue.

[2] Extraits de François Michelin avec Ivan Levaï et Yves Messarovitch, Et pourquoi pas?, Paris, Grasset, 1998, cit. pp. 103 à 106, avec l'aimable autorisation de l'auteur et de l'éditeur.