Un instrument de lutte contre la pauvreté

Steve Mariotti

Après avoir enseigné pendant plusieurs années dans les écoles publiques de quartiers d'aussi piètre réputation que Bedford-Stuyvesant à Brooklyn, et Fort Apache dans le South Bronx, Steve Mariotti[1] eut l'intuition du fait qu'enseigner aux écoliers des centres urbains comment mener une affaire personnelle n'est pas seulement le moyen le plus efficace de les aider à acquérir les aptitudes de base, mais aussi à surmonter les désillusions, le repli sur soi, et l'indigence. Le texte qui suit a été présenté en mai 1998 au séminaire du Shavano Institute for National Leadership de Hillsdale College sur le thème "The Future of American Business", à Memphis, Tennessee[2].

Je connais un secret qui, s'il était pleinement compris par nos gouvernants, nos hommes d'affaires, et nos autorités sociales, pourrait avoir des effets positifs énormes pour l'avenir de notre société. Simplement exprimé, voici ce secret : les enfants nés dans la pauvreté sont spécialement doués pour recevoir une formation à la vie économique et à la création de richesses. Ils sont mentalement vigoureux, capables de réagir, et pleins de verve. Ils sont sceptiques vis-à- vis des hiérarchies et des situations acquises. Ils sont endurants dans l'adversité; ils sont à leur aise dans le risque et l'incertitude du lendemain; ils savent comment parer aux tensions et aux conflits. Ce sont là des attitudes et des aptitudes qui les rendent idéalement équipés pour rompre le cycle de dépendance qui accompagne souvent la pauvreté, et faire leur chemin sur les marchés. En bref, ils sont "street smart" (dégourdis et observateurs); et à la Fondation, nous les disons "taillés sur mesure pour les affaires" (business smart). Précisément à cause de leur pauvreté, c'est-à-dire de leur expérience d'avoir survécu dans un monde qui en faisait un défi - ils savent percevoir et saisir des possibilités fugaces que d'autres, plus contents de leur sort, ont tendance à négliger.

Nocivité de la sécurité étatique et de la fiscalité

Les enfants nés dans la pauvreté ont souvent les caractéristiques des Entrepreneurs classiques tels que Henry Ford, Andrew Carnegie ou Thomas Edison - ces champions de notre système capitaliste. Il va donc de soi que nous devrions, au niveau social, nous efforcer particulièrement d'encourager le développement des talents de l'entrepreneur, parmi les jeunes des familles à faibles revenus. Mais c'est précisément le contraire que nous avons fait, dépensant plus d'un milliard et demi de dollars, depuis le début de la "guerre à la pauvreté" dans les années soixante, sur des programmes d'assistance populaire visant, en fait, à protéger les jeunes contre le système capitaliste.

En dollars de maintenant, un milliard et demi suffirait à acheter la moitié des 500 entreprises américaines les plus riches; ce colossal "malinvestissement" a coûté des millions en revenus perdus et au surplus dissuadé d'entrer sur le marché des multitudes de jeunes entrepreneurs potentiels.

C'est là une tragédie personnelle pour chacun de ces enfants nés dans la misère, car ainsi que le notait F.A.Hayek (Prix Nobel d'economie), le Marché libre présente le moyen le plus efficace pour identifier ce dont nous sommes capables, ainsi que pour développer les aptitudes particulières de chacun. L'assistance des pouvoirs publics limite, et souvent même empêche ses bénéficiaires de s'engager dans ce processus vital de découverte de soi. En conséquence, des générations d'enfants nés pauvres s'en remettent à la facilité des allocations du "welfare" et renoncent aux fiertés et aux défis de la vie des affaires. Correctement développées, leurs capacités auraient peut-être été hautement appréciées sur le marché, mais ils n'en sauront jamais rien...

Plus mal inspirés encore que notre stratégie sécuritaire nationale,sont les sept millions et demi de mots de la législation fiscale. Même les plus distingués experts d'entre les conseillers fiscaux ne peuvent prétendre qu'ils comprennent totalement cette masse confuse de règles parfois contradictoires, qui ne couvre pas moins de 38.000 pages. Comment pourrait-on attendre de jeunes gens, qui souvent n'ont jamais vu une formule de déclaration, qu'ils s'y retrouvent dans le milllier de réglementations fiscales s'appliquant à la création et au fonctionnement d'une entreprise? Le Code Fiscal des Etats-Unis a été un fardeau redoutable pour la communauté économique du pays, mais pour la jeunesse des milieux déshérités la menace de ce fardeau a été absolument dévastatrice.

A côté de sa longueur, ce code présente un défaut des plus insidieux: il change continuellement. Faute d'un corps constant de renseignements fiables, étudier le droit fiscal ressemble à l'étude de l'alchimie du Moyen Age, qui conduit à constater qu'elle n'avait pas de principes de base. En résumé, la perte financière d'un milliard et demi que j'ai mentionnée tout à l'heure est moins grave que le dommage psychologique causé aux millions de personnes à qui les bureaucrates sociaux et fiscaux ont fait croire qu'ils sont des "produits sans valeur" sur le marché, mais qu'on les rémunèrera quand même.

Comment a été créée la NFTE

J'ai basé la Fondation pour l'enseignement de la fonction d'entrepreneur, sur la notion - encore ignorée de la plupart des gens - que les enfants pauvres ont un potentiel formidable pour la vie économique. Laissez-moi vous faire part de quelques éléments de son histoire. Après avoir passé ma licence à l'Université du Michigan, j'ai obtenu une Fellowship du Liberty Fund pour étudier à l'Institut pour les Etudes Humaines (IHS) la doctrine dite "autrichienne" ; elle était exposée par F.A. Hayek, qui venait de recevoir le Prix Nobel. Bien que je sois déjà bien versé dans les principes du Marché libre par mes contacts avec des centres tels que le Hillsdale College, cette fellowship me permit d'assimiler pleinement la théorie autrichienne du cyle industriel et de la finance internationale. Lorsque j'en eus terminé, je passai trente mois à la Ford Motor Company comme analyste des Trésoreries d'Etat en Afrique du Sud et en Amérique Latine. Après quoi je larguai les amarres et montai à New York pour y ouvrir une firme d'import-export spécialisée dans les petites entreprises africaines; ce fut fort amusant et mon affaire était rentable. Mais il advint qu'en 1981, je fus cambriolé et assommé par une bande de jeunes gens.

Pour me remettre de cet événement traumatisant et en tirer parti, j'entrepris une carrière d'éducateur spécialisé dans les quartiers les plus défavorisés de New York. Ma première année fut presque aussi éprouvante que l'agression des voyous. Je fus affecté à des élèves caractériels. Dans chaque classe il y avait un groupe de six ou sept numéros dont la tenue était si dérangeante que je devais interrompre mon cours toutes les cinq minutes pour les ramener au calme. Une fois, dans ma classe de troisième année, je fus obligé de faire sortir tous les garçons.

Paradoxalement, ce furent ces "trublions" qui me fournirent l'intuition précieuse qui me mit sur la voie de l'étude des talents d'entrepreneur. Je les invitai un soir à dîner et leur demandai pourquoi ils se comportaient si mal en classe. Ils me dirent que mon cours était ennuyeux et que je n'avais rien à leur apprendre. Je leur demandai si quelque chose de mes leçons les avait intéressés. L'un d'eux me dit que j'avais retenu son attention quand j'avais parlé de mon affaire d'import-export. Il cita quelques chiffres que j'avais mentionnés, calcula ma marge de profit et conclut que mon affaire se portait bien. Je fus stupéfait de trouver de telles finesses économiques dans un adolescent que les écoles publiques avaient noté comme "marginalement attardé". Ce fut la première occasion où je pressentis que quelque chose boitait non seulement dans mon enseignement, mais aussi dans le curriculum habituel des classes de rééducation. Entre temps, la situation à l'école empirait. Je commençai à perdre le contrôle de ma classe, presque journellement. L'un des garçons mit le feu au dos du vêtement de celui qui était assis devant lui - lequel en fut aussi surpris que moi ! Pris de rage, j'ordonnai à l'incendiaire de sortir de la pièce, et il fut expulsé le jour même.

Quelques temps après, je trouvai la porte de ma classe fermée à clef ; les élèves refusaient d'ouvrir, et j'étais sur le point de m'avouer vaincu et d'aller chercher un surveillant, lorsqu'une écolière me prit en pitié et ouvrit la porte. Je ne savais que faire dans cette situation de cauchemar. J'avais envie de quitter l'établissement et de prendre le large ; mais après une minute ou deux, je me rendis compte de l'impossibilité de me comporter ainsi. Je fis quelques pas dans le préau et recouvrai mon calme ; je me rappelai mon dîner avec les garçons, ils avaient dit que mon cours était ennuyeux - à part lorsque j'avais parlé d'affaires et de la façon de gagner de l'argent. Je rentrai dans la classe et, sans un mot d' exorde, j'ouvris un simulacre de discours de camelot, proposant à la classe de lui vendre ma montre. J'énumérai les services que rend une montre; j'expliquai pourquoi les auditeurs devraient me l'acheter au prix minime de six dollars. Les écoliers firent silence et suivirent avec intérêt ce que j'avais à dire.

Je ne m'en rendis pas compte sur le moment, mais l'incident, surgi d'un moment de désarroi, me montrait la direction de ma véritable vocation - enseigner l'art de conduire une affaire à des jeunes deshérités. Ayant capté l'attention des élèves, je passai du boniment de vendeur à une leçon d'arithmétique classique. Si vous achetez une montre pour trois dollars et la revendez pour six, votre profit est de trois dollars; soit 100 %. Inconsciemment, j'étais en train de toucher au concept commercial fondamental : acheter bon marché / vendre cher - et au concept plus avancé de " revenu d'investissement ". Avant longtemps je pus ouvrir un cours spécial : "Comment démarrer, financer, et gérer une petite entreprise - Guide de l'Entrepeneur urbain". Au long des sept années suivantes, ce cours eut un succès tel, que même le garçon le plus rétif et perturbant se disciplina et apprit beaucoup. Dans mon dernier poste d'enseignant, dans le quartier de Fort Apache au sud du Bronx, la totalité de mes élèves créèrent de petites entreprises et me firent savoir qu'ils en avaient reçu un changement positif dans leur existence. J'ai observé parmi mes auditeurs que des problèmes endémiques tels qu'absentéisme, abandon, grossesse, usage de drogue, trafic de drogue, et violence semblaient atténués sensiblement.

Le succès sensationnel de ce cours m'inspira la confiance, en 1988, de fonder la National Foundation for Teaching Entrepreneurship (NFTE) avec pour objectif statutaire d'apprendre aux jeunes déshérités les aspects fondamentaux de cette création d'une affaire personnelle, et pour cela de créer un programme d'étude, de former des enseignants, et de constituer les organismes de délivrance de certificats. La NFTE a des cycles annuels permanents dans huit villes, et des accords de licence en Ecosse, en Belgique, et prochainement en Argentine. Nous avons délivré 21.000 diplômes certifiant la connaissance des fondements de l'Economie de libre entreprise.

Signes de l'impact de la NFTE

En 1933, en coopération avec la Heller School de la Brandeis University, nous avons constaté que les diplômés du programme de la NFTE avaient largement plus de perspectives de créer une entreprise que leurs pairs. Voici quelques chiffres : 32 fois plus de diplômés que de non-diplômés avaient créé une affaire, et une enquête ultérieure montra que 33 % d'entre eux continuaient cette carrière. Puis en 1998, la David A.Koch Charitable Foundation patronna la plus importante série d'examens des formations au métier d'entrepreneur jamais lancée. Une organisation connue sous le nom de "Recherche et Evaluation pour la Philanthropie" observa deux groupes différents, choisis de divers côtés : l'un composé de 120 personnes à faibles revenus de Washington DC âgées de 18 à 30 ans, qui avaient suivi les cours de la NFTE ; l'autre groupe commposé de 152 personnes de mêmes caractéristiques mais qui n'avaient pas reçu cet enseignement. Voici quelques constats éclairants tirés de cette enquête de Koch:- 91% des élèves de NFTE déclarèrent qu'ils entendaient gérer leur propre affaire, comparés à 75% de l'autre groupe, et à 50% dans les écoles publiques.

  • les anciens de NFTE avaient deux fois plus de chances de devenir des entrepreneurs courants (12% du groupe NFTE, pour 5 % du groupe de comparaison). En fait, le niveau de formation aux affaires était substantiellement supérieur au taux de 1 à 3% chez les adultes défavorisés dans l'ensemble de la nation.
  • la participation à la NFTE quadruplait la perspective de créer une entreprise,
  • pour les élèves des écoles du secondaire, multipliait par 14 la durée des informations sur la vie économique et l'entreprise;
  • 88% des élèves de la NFTE déclarèrent avoir envisagé sérieusement d'aller dans les affaires une fois le cours achevé.
  • 99% d'entre eux indiquèrent que le programme leur avait donné une vue plus positive de la vie des affaires, et s'en trouvaient deux fois plus assurés de devenir propriétaires de leur entreprise dans les cinq ans.
  • 68 % des anciens élèves étaient les premiers dans leur famille à ouvrir une entreprise.
  • 97 % déclarèrent avoir acquis de meilleurs talents et davantage de savoirs productifs;
  • 100% dirent qu'ils recommanderaient à d'autres de suivre le cours.

Enfin, les diplômés étaient deux fois moins portés à préférer un emploi de fonctionnaire à la propriété d'une affaire et à la gestion d'une société.

Vers l'expansion

Cette enquête prouve qu'enseigner le système d'entreprise et encourager les enfants à lancer des affaires pour créer des richesses, sont des outils efficaces pour promouvoir l'autonomie et l'aisance. Présentement, à la NFTE nous avons l'assurance que notre programme ajoute une valeur significative à l'existence de milliers de jeunes. Nous envisageons de prendre de l'ampleur et de créer un mouvement national au sein duquel chaque enfant d' une famille pauvre apprenne les savoir-faire de l'entrepreneur et les principes élémentaires de la vie des affaires. Notre plan a deux volets. D'abord, recruter les meilleures compétences pour intensifier nos effort. Désormais le conseil d'administration de la NFTE et ses contributeurs comptent plusieurs chefs d'entreprise et de philanthropes en vue.

D'autre part, nous comptons recourir aux technologies de pointe dans tous nos modèles d'enseignement. Cela aidera nos étudiants à être compétitifs dans le vingt-et-unième siècle. Grâce à une enthousiasmante association avec Microsoft, NFTE a élaboré un site internet de documentation technique qui présente un curriculum tenu à jour. BizTech permet aux étudiants du monde entier d'accéder à l'information sur les outils entrepreneuriaux sept jours par semaine et 24 heures par jour. Sous la directon du Président de NFTE, Michel J. CaslinIII, BizTech leur permettra en outre de commencer à commercer électroniquement (trading on-line.)

BizTech fonctionne désormais comme programme pilote dans des douzaines d'écoles, et rencontre généralement un accueil positif. Heureusement, nous sommes maintenant en état de fournir une bonne partie de nos programmes à un coût qui n'est que le quart de ce qu'il fut au début. Et un grand avantage pour les utilisateurs consiste en ce que l'archivage administratif est également effectué électroniquement, ce qui allège la tâche de l'enseignant en le dispensant d'une paperasse encombrante, et lui permet de se consacrer pleinement au rôle de véritable guide et entraîneur. Peut-être le fait le plus exaltant est-il, que la NFTE, en coopération avec plusieurs des meilleurs professeurs du pays, élabore des plans d'information à jour qui s'intègrent pleinement dans le cadre d'une classe d'école.

A la NFTE, l'avenir est brillant pour les jeunes nés dans la pauvreté. En combinant la technologie la plus récente avec les principes, éprouvés par le temps, du système capitaliste, nous entendons mettre au point des solutions au plus coriace des problèmes de notre société : la misère. Assurément, nous sommes petits, mais nous grandissons comme la graine de moutarde de la parabole. L'un de nos meilleurs atouts réside dans l'optimisme inépuisable des jeunes hommes et femmes que nous servons. Comme l'a justement exprimé l'un de nos diplômés : "Mon rêve n'est pas de mourir pauvre, mais de faire mourir en moi la pauvreté."


[1]Steve Mariotti est le fondateur et le président de la National Foundation for Teaching Entrepreneurship (Fondation nationale pour l'Enseignement du métier d'entrepreneur), organisation sans but lucratif qui fonctionne dans nombre de villes des Etats Unis. Depuis 1988, la NFTE a appris à plus de 20.000 jeunes comment démarrer leur propre petite affaire. On a parlé de M Mariotti dans tous les grands quotidiens américains et dans des organes tels que le Wall Street Journal, le New York Times, le Boston GlobeSuccessEntrepreneurU.S. News & World Report, et Investor's Business Daily. Il a reçu, notamment, le Prix Leavey pour Réalisations Marquantes dans le domaine de l'Education à la Libre Entreprise, et le Prix de la FNBI pour le meilleur Enseignant Economique de l'Année. Après un MBA passé en 1977 l'Université de Michigan, Steve Mariotti a poursuivi des études à Harvard, à Stanford et au Brooklyn College. Il a cosigné Entrepreneurs in Profile (1990) et Young Entrepreneur's Guide to Starting and Running a Business (1996).

[2]Traduction par Raoul Audouin de Steve Mariotti, «Solving the Problem of Poverty», Imprimis, Hillsdale College, Michigan, avec l’aimable autorisation de l’auteur.