Destruction créatrice et cisailles

Rev. Robert Sirico

Tout ce va-et-vient sur le rôle de Mitt Romney pour Bain Capital, et sur la dénonciation morale de la destruction créatrice me rappelle une expérience que j’ai eu qui a rendu ce problème bien plus compréhensible et concret.

Il y a quelques années, alors que je prenais le chemin de la résidence où ma communauté religieuse vivait, je fus horrifié de voir que quelqu’un avait coupé les branches de houx vert qui décoraient la façade et l’un des cotés de la maison. En y rentrant, je tombe sur Frère James qui semblait se laver après quelque dur labeur.

Je lui demande donc ce qui est arrivé aux branches de houx.

« Je les ai coupées », me répond-il.

« C’est toi qui a fait ça ? Pourquoi les avoir tuées ? »

« Je ne les ai pas tuées, » répond-il, « je les ai élaguées. Si on veut qu’elles soient vigoureuses l’année prochaine, il est important de les empêcher de dépenser de l’énergie pour d’autres branches. Si on laisse les branches pousser, elles menaceraient la plante entière et nous n’aurions plus rien au final. »                                                                           

Frère James est né et a grandi dans le Midwest. J’ai grandi à Brooklyn : je n’étais pas vraiment dans mon domaine de prédilection. Ce qu’il m’a dit, je pouvais le comprendre d’un point de vue technique, mais tous mes sentiments s’élevaient à l’encontre. Ca me semblait terrible.

Parfois ce qui paraît violent et dommageable est en réalité sain et résurrectionnel. C’est le cas avec ce que les Economistes appellent la « destruction créatrice » (le phénomène qui explique que de vieilles habitudes, des sociétés, et parfois des industries entières disparaissent au profit de nouvelles méthodes, nouvelles entreprises.) On constate cette destruction créatrice dans les licenciements, la réduction des effectifs, l’obsolescence de certaines entreprises, et donc parfois dans de profondes blessures qui touchent les communautés qui y sont affiliées. Ca semble terrible surtout du point de vue des gens qui expérimentent ce genre de bouleversement économique, c’est déchirant.

Mais pensons à l’alternative. Et si nos Pères Fondateurs avaient construit une société où aucune industrie n’aurait pu battre de l’aile parce que cela entraine inévitablement la perte de leurs jobs pour de pauvres gens ? Voyons, n’avez-vous jamais rencontré un propriétaire de chevaux ou un garçon d’écurie? Un forgeron ou un maréchal-ferrant ? N’avez-vous pas parmi vos connaissances des spécialistes des brides, des selles, des cabriolets, des carrosses, des cravaches ?

Tous ces formes d’emploi autrefois florissantes sont éteintes ou ne sont plus que malheureusement insignifiantes dans l’économie aujourd’hui. Leur sort fut scellé le 1er octobre 1908 quand Henry Ford inventa le modèle T – le point culminant d’une longue période d’expérimentation et d’avancées technologiques dans l’automobile avec de nombreux inventeurs du monde entier. La plupart de ces inventeurs était attachée à ce qui avait été l’une des premières façons de se déplacer sur de courtes distances (mais aussi sur de longues, jusqu’ à l’invention des rails), à savoir le cheval.

La réalité ne nous soulage pas de notre inquiétude ni même de  l’obligation sociale que nous avons envers ceux qui sont pris au milieu du tourbillon économique, mais peu importent les efforts, on doit élaborer un plan pour assurer leur bien-être et leur transition en toute sécurité vers une nouvelle façon de vivre ; le seul choix qu’on ne peut pas faire c’est celui de revenir en arrière. Le faire équivaudrait à menacer le bien-être de ceux qui sont employés dans les nouvelles et florissantes industries.

Quelles politiques sont donc les plus appropriées pour encourager l’innovation et la croissance quand nous sommes en faveur d’une économie humaine ?

  • Une assistance large et ouverte au niveau local, fédéral et national pour ceux qui sont concernés par cette destruction créatrice, dans le but de les amener vers une reconversion et une formation, avec un gouvernement qui intervienne le moins possible.
  • Des taxes d’entreprises au rabais, qui encouragent l’investissement dans les nouvelles technologies, l’expansion d’entreprises existantes et l’embauche de nouveaux travailleurs.
  • Un climat régulé qui combine une raisonnable protection de l’air, de l’eau, et de la terre, avec un nombre précis de départements en charge de la croissance économique
  • Un rejet du capitalisme de copinage et des renflouements, qui sert seulement aux technologies désuètes et aux entreprises non-compétitives.
  • Un droit au travail qui assure la capacité des employés à décider eux-mêmes s’ils veulent ou ne veulent pas rejoindre ou supporter financièrement un syndicat.

Il est important de réfléchir à ce qu’il se passerait si on ne prenait pas la peine d’élaguer ces branches de houx et qu’on les laissait grandir et dépenser leur énergie. Bien-sur, les gens ne sont pas comme des branches à élaguer, mais il y a de bonnes et de mauvaises façons de traiter les travailleurs. Le progrès économique passe par un chômage massif, une économie stagnante et des pertes.